Dans l'œil de
Par Nora Hamadi
Publié le mercredi 17 juin 2026 à 08:46
Dans l'oeil de Nora Hamadi : c'est quoi, être jeune en France, de la campagne à la ville ?
Revue de presse du mercredi 17 juin 2026 : qu'est-ce qu'être jeune à la campagne ? Passer son permis de conduire avant toute chose. Se payer de vieilles bagnoles et se donner rendez-vous au centre commercial pour aller ailleurs. C'est aussi se prendre des amendes, parfois abusives sinon imaginaires.
C’est quoi être jeune à la campagne ?
C’est d’abord une obsession : le permis de conduire. Puis la voiture.
Quentin, 19 ans, vit à 20 km de Ambre, 17 ans. Vingt kilomètres de petites routes du Marais poitevin au cœur des Deux-Sèvres. Il y a bien quelques arrêts de bus, mais ils ne sont desservis que le matin et le soir par des cars scolaires. Les amoureux aspirent à l’autonomie, et l’autonomie ici, ça passe par la bagnole… « À 17 ans, on a qu’une obsession : passer le permis. Sans voiture. Ici tu ne peux pas vivre », raconte Quentin.
Sur le site et dans les colonnes du Monde, vous découvrirez une série sensible signée Sandra Mehl, « Être jeune à la campagne… », entre Exoudun et Saint-Maixent-l'École, à l’est de Niort. Pour Quentin, le symbole de l’indépendance, ça a d’abord été une Logan. 10 000 km par mois. Ce sont les trajets vers son apprentissage en menuiserie, les courses, les sorties, le covoiturage pour les amis et les allers-retours pour Ambre. La suivante est morte au bout d’un mois dans un refus de priorité, la troisième a fini contre un arbre quand il a fallu éviter une biche. Maintenant il roule en Xantia. Chaque véhicule a coûté entre 2000€ et 3000 €. Il a fallu travailler vite, en intérim, à l’usine, et il faut compter le moindre déplacement au vu du prix de l’essence.
Dans le coin, on se donne rendez-vous au Be 4, un bar dansant dans la zone industrielle de Chauray. « C’est devenu un repère, raconte Lola, 20 ans, hôtesse de caisse à Intersport. Tout le monde se rejoint ici ». Elle retrouve Louna, son amie. Elle, est au chômage. Comme d’habitude, elles covoiturent, achètent un sandwich au Subway, et se maquillent dans la voiture, sur le parking du bar. « L’enjeu de ces soirées, c’est de trouver son Sam ». Parce qu’ici, sortir veut dire conduire.
Enzo 21 ans, plaquiste, l’admet avec sa pinte de bière à la main : « parfois même le Sam a bu. Alors on s’est donné une règle d’or : c’est le moins bourré qui conduit. » « Deux pintes, ça va vite. Alors forcément on se fait attraper » ajoute Enzo. La majorité a déjà perdu des points voire son permis. Mais parfois c’est aussi la mort qui croise leurs routes. Dans l’entourage proche d’Enzo, il y a déjà eu trois accidents mortels. Un oncle. Un ami de la bande aussi… « Si au moins, on pouvait rentrer à pied… ou en métro. »
Autre point de rendez-vous à la campagne : la zone commerciale
C’est le deuxième épisode de la série. Le parking, c’est le lieu où on cause, l'espace de la rencontre. À la périphérie de Niort, c’est aussi le temple des enseignes de fast-food. Burger King à droite, KFC à gauche, en face McDonald. « C’est notre triangle des Bermudes, s’amuse Alicia, moi je suis Burger King à fond. Solène, c’est McDo, alors on alterne. » Le parking, comme l’habitacle de la voiture, c’est une chambre mobile. « On se raconte nos vies. « La semaine, les cours, les études, la famille et un peu les garçons », ajoute Alicia, qui vit la semaine à Tours, quand Solène fait ses études à La Rochelle. Celles qui se connaissent depuis le lycée aiment se retrouver dans l’intimité de cette Peugeot 206 à la lumière du plafonnier. Alors, le parking devient l’écrin des retrouvailles. Un lieu interstitiel, qui vit au gré des commandes au drive et des ballets des voitures d’occasion.
Ce triangle des Bermudes des fast food, c’est aussi l’étape sur le chemin des sorties. Parce que c’est « toujours sur la route avant d’aller ailleurs », lirez-vous. Une périphérie devenue centrale dans leurs habitudes.
Mais ici, les jeunes finissent toujours par partir. Parce qu’à 18 ans, il faut partir. Pour les études. Ou pour « vivre notre jeunesse à fond. Ici, on avait l’impression que ce n’était pas possible, raconte un jeune homme de 21 ans attablé à la terrasse du KFC. Toujours les mêmes bars, la même musique, les mêmes gens. « On s’est vite ennuyé » Pourtant, ils reviennent. Toujours. Pour quelques jours ou un week-end. Pour voir la famille et les amis. Et à chaque fois, c’est le même rituel. Rendez-vous au parking.
Et puis, il y a ces jeunes, lourdement endettés… à cause de contraventions.
Dans un rapport rendu public ce mercredi 17 juin, Human Rights Watch, ReClaim et La Maison communautaire pour un développement solidaire dénoncent le « harcèlement policier » qui vise les jeunes perçus comme non blancs. C’est à lire dans l’Humanité et sur le site du Monde et de Mediapart. Dans leur viseur, les amendes forfaitaires contraventionnelles infligées principalement pour trois infractions à la tranquillité publique : tapage, déchets, et jet de liquide… On l’appelle « la triplette magique ».
Des « amendes discriminatoires qui visent des enfants noirs ou arabes dès l’âge de 13 ans », qui sont « simplement présents dans l’espace public, le plus souvent à proximité de leur domicile ». Le rapport évoque des « amendes inventées », dressées par les forces de l’ordre à des jeunes qu’ils connaissent, qu’ils contrôlent très fréquemment, parfois, alors même qu’ils ne sont pas sur les lieux de l’infraction. Issa raconte : « Une fois j’étais en Tunisie et j’ai reçu une amende. J’ai la preuve de mon billet d’avion avec le tampon. »
« Parfois, on constate qu’un jeune s’est vu infliger plusieurs amendes par jour, jusqu’à cinq, à quelques minutes ou heures d’intervalle, le plus souvent sur le même lieu. » Nema est mère de trois enfants, qui cumulent 30 000 € de dettes. « Mon aîné est interné en psychiatrie depuis le mois de février parce qu’il a été impacté par ces amendes et les humiliations policières quotidiennes. Son frère travaille, mais il subit des saisies sur salaire tous les mois d’un montant de 300 à 750€ ».
C’est donc une forme de « mort sociale » pour ces jeunes, une « machine à briser » indique le rapport, car l’engrenage du surendettement crée un terroir pour la délinquance. Une manière, selon les associations de « mettre en œuvre une politique publique visant à évincer de l’espace public des enfants considérés comme indésirables » avant d’ajouter : « Les amendes sont infligées non pas pour ce qu’ils font, mais pour ce qu’ils sont ». Des pratiques discriminatoires déjà relevées par la commission nationale consultative des droits de l’homme, et la défenseure des droits.
Le rapport a été adressé au ministre de l’Intérieur. Laurent Nunes a contesté la totalité des conclusions et renouvelé que ces amendes sont pertinentes.
Moralité : Quand on est jeune en France, en campagne ou en quartiers populaires, on est un peu dans les peripheries de la république…