L'Invité(e) des Matins
Par Guillaume Erner
Publié le vendredi 5 juin 2026 à 07:42
Le cinéma a-t-il des comptes à rendre à l'histoire ?
Guillaume Erner reçoit le réalisateur Emmanuel Marre et l’historienne Bénédicte Vergez-Chaignon pour une discussion sur la relation entre le réel de l’histoire et la fiction du cinéma, alors que les films sur la Seconde Guerre mondiale envahissent les écrans en ce printemps 2026.
Avec
Emmanuel Marre
Cinéaste
Bénédicte Vergez-Chaignon
Historienne, spécialiste de la Seconde Guerre mondiale et de l’Occupation
Retour sur un débat de société alimenté par la présentation de plusieurs films sur l’Occupation en ce printemps 2026. Le bal a été ouvert en mars par Des Rayons et des Ombres de Xavier Giannoli, dont la représentation du collaborationniste Jean Luchaire a suscité une vive controverse parmi les historiens. Depuis, plusieurs films présentés à Cannes ont à leur tour exploré cette période, parmi lesquels Moulin de Laszlo Nemes, La Troisième Nuit de Daniel Auteuil et Notre Salut d’Emmanuel Marre, récompensé par le prix du scénario. Cette semaine, la sortie du premier volet du biopic consacré à De Gaulle, réalisé par Antonin Baudry, confirme cet intérêt renouvelé pour les années de l’Occupation. Pour poursuivre cette réflexion sur la relation entre le réel de l’histoire et la fiction du cinéma, Guillaume Erner reçoit ce matin le réalisateur Emmanuel Marre et l’historienne Bénédicte Vergez-Chaignon, spécialiste de l’Occupation.
Filmer Vichy par ses marges : archives, atmosphère et expérience vécue
Emmanuel Marre explique être parti d’un désir de déplacer le regard historique : "quand je vois des manuels d'histoire, il y a toujours des photos du grand personnage, et souvent il est entouré de gens (...) ce film essaye de se pencher sur les gens au second plan de la photo". La découverte de "300 lettres qui couvrent la période 1937-1946" lui permet d’accéder à "l'histoire, vécue au présent, sans connaître la fin". Bénédicte Vergez-Chaignon salue cette démarche fondée sur les archives : "j'ai reconnu le régime de Vichy, j'ai reconnu l'ambiance, l'atmosphère, les relations entre les gens" et souligne que "cette authenticité se sent" tout au long du film.
Le cinéaste revendique une mise à distance des codes du film historique : "l'idée c'était de dire (...) on va embarquer toute l'équipe pour essayer de faire l'expérience de ce que ça veut dire d'être dans le régime de Vichy" en laissant les acteurs parler avec "leurs mots". Pour Bénédicte Vergez-Chaignon, cette liberté formelle atteint une vérité historique plus profonde : "à force de me plonger dans les archives, dans les récits, dans les témoignages, je suis comme imprégnée, et c'est ce qu'on ressent dans le film". Tous deux se rejoignent ainsi sur l’idée qu’une époque peut être comprise par la sensation et l’atmosphère autant que par la stricte reconstitution des faits.
Comprendre les collaborateurs : idéologie, opportunisme et fragilités humaines
Au cœur du film se trouve la question de l’engagement ordinaire. Emmanuel Marre affirme : "aucun régime dictatorial ne peut mettre une arme derrière la tempe de tout le monde, donc il faut bien qu'il y ait un endroit où les névroses intimes, la vie des gens, trouvent une sorte d'aspiration, de désir à participer à ces choses-là". Son personnage cherche avant tout "quelque chose qui résolve nos angoisses, un ordre fort qui résolve nos angoisses et nos difficultés". Bénédicte Vergez-Chaignon retrouve dans cette trajectoire des mécanismes bien connus à Vichy : "il y a une dimension de revanche aussi, une revanche sur la vie, sur ses propres échecs" et "cette idée de saisir une opportunité pour se placer mais aussi pour faire valoir ses idées".
L’historienne insiste sur la diversité des acteurs du régime : "il y a vraiment cette dimension de dictature pluraliste (...) il y a des monarchistes, il y a des nationaux, il y a des fascistes anciens ou nouveaux, il y a des gens qui se définissent comme des patriotes, et puis il y a ceux qui essayent de se placer". Emmanuel Marre a tenté de recréer cette pluralité dans son film : "il y avait aussi toute la branche technocratique de Vichy (...) des ingénieurs qui se sont dit : enfin, on en finit avec le parlementarisme" ; son objectif est de montrer "un écosystème, un régime c'est toujours un écosystème". Tous deux refusent ainsi les explications simplistes fondées sur la seule adhésion à Pétain ou sur quelques figures emblématiques.
Entre vérité des faits et justesse du regard
Pour Emmanuel Marre, le film doit permettre au spectateur de faire l’expérience de l’incertitude historique : "ce qui m'a intéressé (...) c'était juste de faire l'expérience de naviguer à vue" face au choc de la défaite. Bénédicte Vergez-Chaignon rappelle quant à elle que chaque génération interroge différemment cette période : "chaque génération se pose des questions différentes sur notre passé commun". Tous deux expliquent ainsi le retour actuel de films consacrés à l’Occupation, moins comme une répétition mémorielle que comme une manière de réfléchir au présent à travers le passé.
Emmanuel Marre distingue clairement les deux exigences : "il y a la question de l'exactitude et la question de la justesse" ; les anachronismes de langage ou de musique participent selon lui à "une recherche de justesse, de partage avec le spectateur". Cette réflexion nourrit aussi le débat autour de Des Rayons et des Ombres de Xavier Giannoli. Bénédicte Vergez-Chaignon reproche au film que "des faits étaient changés, des faits étaient travestis, des faits étaient remplacés par d'autres" et estime que le cinéaste "n'a pas entièrement réussi à trouver cet équilibre". Tout en reconnaissant ce que l'art peut apporter de sensible à la compréhension du passé, elle rappelle qu’"à aucun moment on essaye de nous le vendre comme une vérité" lorsqu’une fiction assume ses libertés.