L'Invité(e) des Matins
Par Guillaume Erner
Publié le vendredi 12 juin 2026 à 07:42
Pourquoi De Gaulle nous fascine-t-il ?
A l'occasion du biopic de Charles de Gaulles au cinéma, Jean-Noël Jeanneney nous raconte cet homme qui fascine toujours autant. Il est rejoint en deuxième partie par Jean-Luc Barré, biographe du général.
Avec
Jean-Noël Jeanneney
Historien, homme politique et homme de radio français
Jean-Luc Barré
Historien, écrivain et éditeur.
Le 3 juin dernier sortait au cinéma le premier volet de La Bataille de Gaulle d’Antonin Baudry, un blockbuster qui fait dans le spectaculaire, tout en dressant le portrait nuancé d’un général de Gaulle confronté au doute et parfois à une profonde solitude. En quoi ce portrait est-il fidèle, nouveau ? Qui de mieux pour répondre à cette question que Jean-Noël Jeanneney, qui a connu personnellement le général de Gaulle et dont la figure traverse régulièrement les mémoires, Le Rocher de Süsten, parues aux éditions du Seuil, et l’historien Jean-Luc Barré, auteur d’une biographie du général intitulée De Gaulle, une vie, parue chez Grasset.
De Radio France aux ministères du Commerce extérieur et de la Communication
Interrogé sur les débats récents autour de l'audiovisuel public, Jean-Noël Jeanneney explique, qu'il était déjà convaincu, lorsqu'il était président de Radio France, de la complémentarité entre audiovisuels public et privé, de la "nécessité absolue d’avoir deux secteurs qui fonctionnent sur des ressorts différents." Selon lui,"la vocation du privé qui fonctionne sur la publicité (...) est d'être amené à répondre à des goûts que les sondages leur indiquent", tandis que le service public doit "proposer des choses que le public ne sait pas qu’il aimera, puisqu’il ne l’a pas encore eu à disposition." Cependant, il ne se dit pas étonné du fait que l'audiovisuel public soit aujourd'hui un objet si politique "parce qu'il est évident que depuis que la radio existe, elle est un enjeu formidable, puisqu'elle contribue à la démocratie, à la circulation des idées, à la circulation de l'information, et que par conséquent, sa tonalité est essentielle."
Jean-Noël Jeanneney défend l'idée dans ses mémoires qu'un bon ministre doit être avant tout un bon généraliste. Il raconte ainsi au sujet de son premier poste de Secrétaire d'Etat, qu'il obtient en 1991 : "On m’a proposé d’être secrétaire d’État au commerce extérieur. Ce qui était une belle promotion pour quelqu’un qui ignorait toute l’économie." Il aurait fait passer le message suivant à l'administration de Bercy, une "machine qui fonctionnait extrêmement bien" : "Nous allons parler ensemble, vous allez m’expliquer un certain nombre de choses, et si je ne comprends pas, ce ne sera pas ma faute, ce sera la vôtre." Ces passages aux ministères du Commerce extérieur puis au ministère de la Communication lui permettent "d'analyser de près, au quotidien comment se fait la décision politique" et de défendre plusieurs réalisations, dont notamment l’installation d’Arte sur le cinquième réseau et la loi sur le dépôt légal de l’audiovisuel.
De Gaulle, un héritage disputé
Jean-Noël Jeanneney dénonce "le dévergondage politique et intellectuel qui entoure l’utilisation du mot gaulliste". Voir certains responsables du RN, comme Jean-Philippe Tanguy, arborer la croix de Lorraine lui paraît "un peu stupéfiant", d’autant que le maire de Perpignan, Louis Aliot, est allé se recueillir pendant des années "devant le monument commémoratif de Jean Bastien-Thiry", l'organisateur de l'attenat du Petit Clamart. Jean-Luc Barré rappelle à ce propos que Jean-Marie Le Pen racontait lui-même dans ses mémoires avoir tenté de faire évader Bastien-Thiry. Pour lui, les appropriations contemporaines de la figure gaullienne "relèvent de l’imposture" : de Gaulle est devenu "la figure tutélaire" que chacun invoque aujourd'hui par manque "de repères et de références".
Jean-Luc Barré insiste sur la complexité du personnage du général, évoquant "une part de mystique chez lui" mais aussi "une mélancolie profonde". Il décrit "un homme qui vit une relation passionnelle avec son pays", marqué par la défaite de 1940 et "habité par cette idée de la grandeur de son pays malgré tout". Jean-Noël Jeanneney insiste sur la nécessité de ne pas transformer le général en figure sanctifiée : "il ne s’agit surtout pas d’en faire un saint de vitrail". Jean-Luc Barré rappelle également la dimension stratégique et visionnaire de certaines de ses décisions, comme "le fait d’avoir doté la France de l’arme nucléaire".