Les Enjeux internationaux
Par Guillaume Erner
Vendredi 5 juin 2026
Boualem Sansal : comment lire un écrivain devenu un totem ?
Boualem Sansal publie "La Légende", récit de captivité devenu événement politique autant que littéraire. Symbole de liberté pour les uns, figure contestée pour les autres, l’écrivain ravive les tensions franco-algériennes et la question de la place des auteurs face aux récupérations idéologiques.
Avec
Tristan Leperlier
Chercheur associé au Centre européen de sociologie et de science politique (EHESS/CNRS)
Un écrivain emprisonné par le pouvoir algérien publie son récit de captivité : l'événement éditorial est déjà considérable. Mais avec Boualem Sansal, la littérature n'arrive jamais seule. Depuis son arrestation en novembre 2024, l'auteur est devenu le symbole d'affrontements politiques qui traversent aussi bien l'Algérie que la France. Défendu comme une figure de la liberté d'expression, récupéré par une partie de la droite française, contesté pour ses propres prises de position, Sansal cristallise des débats qui risquent parfois de faire oublier son œuvre elle-même… Alors comment lire La Légende, ce nouveau récit paru cette semaine chez Grasset ? Que dit ce livre de l'Algérie contemporaine et de la place singulière des écrivains franco-algériens, souvent prisonniers d'assignations politiques ?
La Légende : un livre au croisement de la littérature et du politique
Pour Tristan Leperlier, il est impossible de lire La Légende sans tenir compte de l'arrestation de Boualem Sansal en novembre 2024 et de son emprisonnement en Algérie. L'ouvrage s'inscrit dans un contexte de fortes tensions diplomatiques entre la France et l'Algérie et sa publication a pris une dimension politique dépassant largement le cadre littéraire. Selon le chercheur, il y a dans ce livre une dimension idéologique importante et il souligne "qu'on peut difficilement lire ce livre sans ce prisme idéologique" puisque "ce n'est pas un livre purement littéraire".
Au-delà du témoignage personnel, Leperlier estime que le livre "est un récit dont le genre est hybride" avec une dimension de témoignage, mais aussi "d'acte politique" développe une vision politique explicite. Il considère que l'on n'est plus simplement dans "le style pamphlétaire" traditionnel, mais dans celui d'un texte proposant une lecture politique du présent. Il souligne notamment la place accordée à certaines figures politiques françaises et la présence d'une dimension quasi messianique dans le récit.
Un témoignage carcéral aux frontières du réel et de la fiction
Tristan Leperlier souligne que La Légende marque une évolution dans l'œuvre de Sansal. Alors que ses précédents livres relevaient souvent du roman ou du pamphlet politique, celui-ci adopte davantage la forme du témoignage autobiographique. Toutefois, ce témoignage "glisse dans ce récit" pour intégrer des dimensions oniriques, des références à l'espionnage et "une mise en scène de la perte de la mémoire" jusqu'au moment où "passe du témoignage à cette notion de légende".
Leperlier insiste cependant sur le fait qu'il ne faut "pas lire ce livre comme une enquête journalistique" mais comme une construction littéraire mobilisant de nombreuses références. Il évoque notamment l'influence de Kafka, Orwell ou Primo Levi pour rendre compte de l'expérience de l'enfermement, de l'absurdité bureaucratique et "d'un système judiciaire qui broie par l'absurde".